Dieu que l’horreur est jolie !

Le dernier film de Tim Burton a été peint par Chardin. Les bruns dominent et même la jeunesse y connaît un calme triste alors que rien n’est calme sauf l’ocre chaud du monde. Un monde agité de soubresauts, de remords, de secrets recuits. Sleepy Hollow est un merveilleux film fantastique, une friandise, une confiture poivrée d’horreur. Du conte fade de Washington Irving (on lira avec intérêt le texte original et la novélisation du scénario dans Pocket), Tim Burton et son adaptateur Andrew Kevin Walker ont créé – seul verbe idoine – une heure trois quarts de pure beauté et de totale invention. Le décorateur Rick Heinrichs (celui d’Edward aux mains d’argent) s’est surpassé. Il faudrait citer tout le générique tant ce film emmène ailleurs, dans les territoires inconnus, les bois du Ponant bordant le Val Dormant (Sleepy Hollow), dans ceux de notre jeunesse au cinéma, celui des Dracula de la Hammer (Christopher Lee apparaît deux minutes), de Mario Bava. Un cavalier sans tête décapite tout ce qui bouge. Quatre notables, un juge, un pasteur, un médecin et le squire local, le propriétaire terrien, ont peur.Intelligence en mouvement
On envoie là un jeune constable, Ichabod Crane (Johnny Depp), féru de nouvelles techniques et de médecine légale, se racheter d’avoir contredit son commissaire. Il arrive dans les hautes terres de l’Hudson River, en un bout du monde qui est aussi la fin d’un monde, puisque l’action se situe en 1799. Depp égale et dépasse là ce qu’il fit pour Tim dans Edward, dans Ed Wood. Il est un enfant apeuré accroupi dans un coin de chambre, prêt à hurler, un ado maladroit (il renverse un verre de cognac) devant la beauté de la fille du squire qui aime le flirt et les grimoires, Christina Ricci (la petite Mercredi, joliment grandie, de La Famille Addams, Burton a organisé une rafle), et l’intelligence en mouvement : il veut comprendre, ne rien croire, tout expliquer. Et échouer mais embarquer la jeune sorcière vers New York et vers 1800 et notre siècle mécréant. Depp est une métaphore séduisante de l’humanité. Comme ce petit bourg aux rues boueuses, aux rancœurs féroces, aux désirs exacerbés par une garce (Miranda Richardson, blonde comme l’enfer) qui veut l’or, le pouvoir, le sexe, la vengeance. Dans Sleepy Hollow, chaque plan est un tableau, chaque personnage est un désastre ambulant, chaque meurtre un éclat de rire aigre. On a un petit peu peur. On se réjouit tout le temps. Des profondeurs du mal, magnifiquement figuré par les racines d’un arbre torturé Burton fait surgir sur un cheval de cauchemar le romantisme le plus débridé, celui des excès cinématographiques qui amenaient nos adolescences à grimper au rideau devant Barbara Steele dans Le Masque du démon. Vous n’avez pas envie de retrouver ce temps-là ? Sleepy Hollow, par Tim Burton.

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