Des primates un peu trop humains…

Si l’auteur de Mars Attacks! et de Edward aux mains d’argent répond à une commande, il pousse jusqu’à l’extrême du possible la symétrie entre hommes et singes ayant accédé au langage et à la ” civilisation “.


Une musique de plomb, une suite de gros plans sur des détails inquiétants qui finissent par s’assembler en armure agressive avant que n’apparaisse le titre. C’est peu dire que, dès le générique, le ton est donné de la Planète des singes version Tim Burton. Mais quand un studio tel que la XXth Century Fox met 100 millions de dollars dans la balance, avec un tel cinéaste aux manettes, c’est bien le moins auquel on puisse s’attendre.

Il y a deux manières de revisiter le patrimoine hollywoodien ou mondial : soit en en usant comme d’un fonds de commerce dont il suffit de recopier paresseusement plan par plan l’original qui a connu un succès certain ; soit en en laissant la maîtrise à un auteur qui, parce qu’il a un point de vue et un style, s’en saisira pour faire ouvre personnelle dans les limites imposées par les contraintes de production. Tim Burton était sans doute le plus indiqué pour s’engager dans la voie étroite qu’ouvre la seconde option. De Batman à Sleepy Hollow en passant par le régalant et génial Mars Attacks!, soit du comics au fantastique via la science-fiction, l’homme creuse le sillon du cinéma de genre, accommodé d’un regard des moins illusoires sur la gent humaine, à la source d’un humour corrosif.

Evidemment, ici, l’on songe au premier des cinq épisodes, de 68 signé Franklin J. Schaffner, dont reste surtout en mémoire le plan final de la statue de la Liberté ensablée. Mais si le même studio est à l’origine de cette commande-ci comme de la première, l’auteur, lui, a préféré remonter à la source du roman de Pierre Boulle pour travailler à une adaptation qui bénéficie, entre-temps, de tous les progrès accomplis en matière de trucages électroniques. On notera au passage, sur ce point de l’usage de la technologie des images virtuelles – proximité des dates de sorties estivales oblige – l’étouffe-chrétien que constitue la dernière livraison de Jurassik Park à côté de cela. L’autre aspect, comme pour les soucoupes volantes de Mars Attacks!, est que le monde, de bipolaire est devenu unipolaire – ce qui n’est pas forcément le pire pour un regard tel celui de Burton… On peut donc se concentrer sur les données de base communes au roman et aux deux films à savoir comment, de scientifiques se livrant à des expériences sur des anthropoïdes, les humains deviennent à leur tour cobayes de singes ayant accédé au langage et par-là à la civilisation, donc aux préjugés de toutes sortes l’accompagnant. Bien sûr, il y a aussi l’affrontement éternel en terre d’Amérique entre le Bien et le Mal, le Bon – Leo Davidson, Mark Wahlberg en astronaute perdu – et le méchant – Thade, Tim Roth en général des singes. Une fois cela posé et retenu le clin d’oil à Charlton Heston qui change de camp pour une brève apparition en père mourant de Thade, que reste-t-il ?

Dans un décor mi-forêt mi-désert, les singes, parvenus à un stade de développement mi-antique pour les institutions mi-moyenâgeux pour la technique et l’économie et ayant créé leur propre religion monothéiste messianique, ont asservi les humains dont ils usent comme esclaves. Ce monde où échoue Leo Davidson, en gros la première partie du film, permet un anthropomorphisme somme toute assez gentillet, puisque l’on y voit des animaux ” singeant ” les mours des civilisations humaines inconnues d’eux, jusque dans leurs ridicules. Cela est prétexte à quelques clins d’oil relativement faciles au spectateur qui n’a aucun mal à se projeter là-dedans. Mêmes causes (pouvoir, argent, paraître) mêmes effets semble nous dire Burton.

Là où ça se corse et où la chose prend de l’intérêt, c’est précisément, d’une part, dans la manière dont va être géré l’affrontement entre les tenants de l’ordre et leurs contestataires humains emmenés par Davidson et, d’autre part, comment les trucages numériques vont être mis au service ou non du propos. ” Si le méchant est réussi, le film l’est aussi “, disait à peu près Alfred Hitchcock. De ce point de vue, Thade est une pure merveille. Tim Roth a composé un personnage de général fascistoïde tendance nazillonnne, à mi-chemin, dans son regard torve et sa démarche tordue, d’un Richard III et d’un Goebbels. Surtout, chaque personnage animal étant enrichi de l’imagerie numérique, il concentre à lui seul les qualités originales de cette Planète des singes quand, n’en pouvant plus du seul recours au langage pour s’exprimer, il retrouve les gesticulations et les sauts de son espèce.

C’est à ce point-ci que Tim Burton abandonne la facile identification symétrique hommes-singes civilisés. Dans ces moments-là, une pure force bestiale se libère procurant au film ses pointes les plus saisissantes de violence. Finis les clins d’oil aux singes qui nous imitent. Ces animaux-là sont des animaux qui ont certes accédé au langage grâce ou à cause des manipulations génétiques humaines mais ils ont conservé toutes leurs caractéristiques, qui décuplent ou centuplent, au choix, les dérives propres à l’espèce humaine vue par Burton. On a alors soudainement moins envie de rigoler et plus du tout dans un plan terrible où Thade retrouve tout le désespoir de ses lointains ancêtres. Au fond, craque là le vernis très fin que saupoudre le processus d’éducation et de civilisation sur nous, hommes et femmes. Ne sommes-nous ou ne pourrions-nous ne pas être ainsi ? Mais ce n’est sans doute pas là le plus agréable dans le cadre d’un divertissement.

Pour le reste, Mark Wahlberg, en qui le réalisateur voit un nouveau ” Steve Mac Queen “, est le croisé du monde libre venu libérer ce monde-là, en compagnie d’une guenon minaudière mi-Mylène Farmer pour l’expression, mi-Jane Fonda pour les valeurs (interprétée par Helena Bonham Carter). Là Burton s’amuse à reconstituer dans un décor de western une parodie des peplums bibliques de son enfance, faisant de Leo Davidson un nouveau Messie… Evidemment, comme pour la première Planète, la séquence finale interdit le ” happy end ” de pareil glissement mais c’est bien la moindre des choses. On pourra préférer Sleepy Hollow quant au traitement

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