Grandeur et décadence d’un petit commerce de chocolat

Je dédie cet article à mon ami Emmanuel,
fervent burtonien devant l’éternel

Les grands Burton sont facilement identifiables : ce sont les films dans lesquels le réalisateur parle de lui-même. Des films comme Edward aux mains d’argent bien sûr, Batman Returns et Ed Wood – sans oublier le petit Vincent des débuts. Des films comme ce Charlie et la chocolaterie , exercice de style brillant et coloré, formidable conte pour enfants provocateur et iconoclaste, dont la narration élégante et originale dissimule une réflexion métaphorique sur la place de l’artiste à Hollywood.

Une réflexion entamée dès le générique d’ouverture, qui se présente comme une série de plans tout en images de synthèse, suivant le trajet du chocolat à l’intérieur de l’usine. Le processus de fabrication fait exclusivement appel à des machines, qui reproduisent à l’infini, d’une tablette à l’autre, des gestes rigoureusement identiques. Juste avant la dernière étape – l’emballage du chocolat –, une main humaine gantée de latex violet apporte discrètement sa touche personnelle : cinq tickets d’or sont déposés par elle sur cinq tablettes ordinaires de chocolat Wonka, cinq tickets d’or qui permettront à cinq enfants de par le monde de visiter la mystérieuse chocolaterie dont on n’a jamais vu sortir le moindre ouvrier. La main gantée est celle de Willy Wonka en personne, double du cinéaste et métaphore de l’artiste hollywoodien, montré comme le simple maillon d’une chaîne dont l’ampleur le dépasse – simple maillon qui apporte cependant la touche de magie qui permettra au conte d’exister. Sans Wonka en effet, pas de tickets d’or. Et sans tickets d’or, pas de film.

Tout comme le Pingouin de Batman Returns – autre double de Tim Burton – volait la vedette à l’homme chauve-souris, Willy Wonka vampirise à son tour l’attention du cinéaste, qui n’attache qu’une importance très relative au personnage de Charlie Bucket, le petit garçon pauvre qui trouve le dernier ticket d’or. L’interprétation du jeune Freddie Highmore, très convaincante et admirable de sobriété, épouse parfaitement le point de vue de Burton : le héros de Charlie et la chocolaterie , c’est Willy Wonka (merveilleux Johnny Depp), « l’étonnant chocolatier ».

On pourrait également soutenir que le personnage central du film est la chocolaterie elle-même, qui semble être animée d’une vie propre. Vivante ou non, elle représente en tous cas la synthèse – sinon l’aboutissement – des recherches esthétiques du cinéaste. Car si la réalisation a toujours été simple et efficace, et a logiquement peu évolué en vingt-cinq ans, le décorum burtonien n’a en revanche jamais cessé de se transformer, de s’enrichir et de se préciser. Visuellement parlant, Charlie et la chocolaterie opère le rapprochement a priori impensable des deux pôles esthétiques majeurs de l’œuvre de Burton : quelque part entre Pee Wee Big Adventure et L’Etrange Noël de M. Jack , le nouvel opus du réalisateur jongle avec les extrêmes, et trouve une stupéfiante cohérence dans l’imbrication de ces deux univers diamétralement opposés. Une opposition annoncée par le titre lui-même, du moins selon la lecture qu’en a fait Burton : il y a d’un côté Charlie, et de l’autre la chocolaterie. L’univers de Charlie est celui des studios, la partie la plus lisse – la moins surprenante mais aussi la plus impeccable –, celle qui ressemble le plus à un « vrai bon film » immédiatement accessible. La partie chocolaterie appartient en propre à Tim Burton et risque de dérouter, par son humour souvent cruel et malsain, les adeptes des tristement formatés Big Fish et autre Planète des Singes . On y découpe des insectes géants avec une machette – machette dont on lèche ensuite la lame « à la recherche de nouvelles saveurs exotiques » –, on n’y éprouve aucune pitié pour les gros, on y jette les riches dans le vide ordure, on y parodie intelligemment Kubrick et on s’y autorise des parenthèses musicales. En un mot : on s’y défoule.

Et quand sonne l’heure du happy end, on se surprend à ne pas ricaner sarcastiquement, mais bien au contraire à souffler avec le personnage. Souffler, tout en étant frappé par la ressemblance de cette fin, pourtant si heureuse, avec celle, extrêmement triste, de l’autre grand chef-d’œuvre de cette année 2005 : Million Dollar Baby . Dans le film d’Eastwood comme dans celui de Burton, le récit s’achève autour d’une table : au vieil entraîneur prostré dans son restaurant sordide, répond l’image enfin apaisée de Willy Wonka, qui redécouvre le bonheur de dîner en famille. Le plan eastwoodien cadre une fenêtre dans un travelling avant, le plan burtonien cadre aussi une fenêtre, mais dans un travelling arrière. Dans les deux films, une révélation est faite à la dernière seconde quand à la nature de la voix off, révélation qui soulève le cœur dans le film d’Eastwood, et provoque un dernier fou rire dans Charlie et la chocolaterie . Quand le cinéma américain d’auteur enchaîne les miracles, le jeu de miroir entre tragédie et comédie trouve une illustration des plus concrètes.

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