“Charlie et la chocolaterie” : Tim Burton fabrique du chocolat pour l’usine à rêves

Adapté du best-seller de l’écrivain anglais Roald Dahl, Charlie et la chocolaterie est fidèle à son titre : il tient davantage de la sucrerie fondante que du bonbon au poivre, confiserie à double détente par laquelle Tim Burton, envers et contre Hollywood, a longtemps eu la grâce de s’annoncer durant ses vingt ans de carrière (Beetlejuice, Edward aux mains d’argent, L’Etrange Noël de monsieur Jack, Mars Attacks !). On ne gâchera pas pour autant le plaisir des jeunes spectateurs, à qui ce film de commande est particulièrement destiné, en ayant de surcroît la politesse de remplir son contrat.

Deux protagonistes dominent l’affaire. A notre gauche, Charlie Bucket (Freddie Highmore), rejeton exemplaire d’une famille très modeste, mais infiniment soudée et aimante. Le père, la mère, ainsi que les deux couples de grands-parents s’entassent, généralement la faim au ventre, dans la bonne humeur farceuse d’une bicoque misérable et tordue, inexplicablement préservée dans le paysage rutilant de la riche métropole qui la surplombe.

A notre droite, Willy Wonka (Johnny Depp), richissime magnat du chocolat, inventeur de génie, possible magicien et excentrique notoire, en proie à la solitude de celui qui n’a jamais goûté aux saintes joies de la famille américaine.

Ces deux-là ­ – l’enfant généreux mûri par le besoin, l’industriel égotiste qui n’a jamais vraiment grandi ­ – possèdent chacun quelque chose que l’autre ignore et sont faits pour se rencontrer. Or voici des années, tandis que le film commence, que Willy Wonka a fermé son usine en raison des imitations grossières de ses concurrents, et qu’il y vit reclus, loin de la trivialité du monde, sans cesser cependant d’inonder le marché de ses succulents chocolats. Il reviendra à cinq enfants de découvrir l’origine de ce mystère, qui taraude les citoyens de la ville, après l’annonce par Willy Wonka de la réouverture exceptionnelle des portes de son usine aux heureux bénéficiaires des cinq Sésame en or fin introduits parmi les millions de tablettes Wonka distribuées de par le monde.

La découverte des élus puis les épreuves que leur réserve Willy Wonka dans le dessein de désigner rien de moins que son successeur vont occuper l’essentiel du film et permettre à Tim Burton d’exercer son esprit de satire et son goût de l’extravagance féerique.

De fait, les rivaux du petit Charlie, qui a miraculeusement trouvé dans la rue un billet grâce auquel il achète une des tablettes gagnantes, ne sont pas piqués des hannetons. Augustus Gloop ? Un obèse aussi laid que méchant, qui enfourne les sucreries à s’en faire péter la panse. Veruca Salt ? Une irritante pimbêche britannique à laquelle son père, un richissime industriel, ne refuse jamais rien. Violet Beauregard ? Une petite obsessionnelle du trophée élevée par sa mère, dont elle est la copie conforme, dans l’esprit “made in USA” du culte du corps et de l’écrasement systématique d’autrui. Mike Teavee ? La version masculine et cérébrale de la précédente, insupportable punaise taillée pour les concours.

Dès lors, la visite peut commencer, en révélant deux principaux centres d’intérêt. Le premier est la manière, relativement cruelle, dont chaque petit monstre, accompagné de ses parents (sauf Charlie, chaperonné par son grand-père facétieux), va se trouver éliminé du concours en raison même du trait dominant qui fonde sa caricature. La gourmandise pour Gloop (noyé dans le chocolat), l’orgueil pour Salt (jetée aux ordures), la stupidité pour Beauregard (transformée en myrtille géante), l’arrogance pour Mike (téléporté dans une autre dimension).

Cette charge burtonienne contre l’enfant-roi couronné par Hollywood serait plaisante si le sadisme (bon enfant) n’était justifié par un moralisme qui finira, à la longue, par empeser le film.

Délivrée de cet arrière-plan qui se laisse difficilement oublier, l’autre vertu de cette visite emporte plus entièrement l’admiration. C’est l’invention d’un monde livré à la pure fantaisie créatrice du cinéaste, qui fait évoluer ses personnages dans un décor de confiserie fantastique où chaque élément porte à la dimension du réel la fantasmagorie gourmande de l’enfance. Rivières de chocolat, arbres à bonbons, gazons de menthe verdoyants, bateau en sucre cristallisé, rangées d’écureuils en OS du cassage de noix, machines à moultes douceurs tarabiscotées, ou, last but not least, le petit peuple laborieux des Oompa-Loompas, omniprésente main-d’œuvre qui seconde le maître chocolatier dans ses oeuvres.

Les Oompa-Loompas sont interprétés par un seul acteur, Deep Roy, dont l’imperturbable sérieux est cloné à l’infinité d’exemplaires qui composent sa communauté de super-nains. Cette engeance dévoreuse de fèves de cacao importée du Lompaland par Willy Wonka tient dans le film le rôle stratégique du chœur grec, au cours de désopilantes chorégraphies en forme de pastiche (musical et cinématographique) qui accompagnent chaque élimination d’un candidat.

Venus du fin fond des âges à travers Swift, relogés dans l’usine des Temps modernes de Charlie Chaplin, édulcorée par Walt Disney, ces gnomes font aussi fonction de main-d’œuvre idéale (un seul acteur rémunéré !) à cette impressionnante machine à synthétiser qu’est Hollywood.

C’est au demeurant la portée profonde de ce film que de mettre en scène ­ – à travers l’adaptation d’un livre qui n’y prétendait guère et par-delà l’agrément du spectacle qu’il peut procurer – ­ le rapport conflictuel entre l’artiste et le système, plus précisément entre Tim Burton (Willy Wonka) et Hollywood (Charlie Bucket). Les limites imparties par ce film à l’inquiétante folie créatrice de Wonka, son allégeance programmée aux valeurs familialistes de la société américaine ainsi que la nécessaire moralisation de son capital correspondent à ce que “l’usine à rêves” a toujours exigé de ses ouvriers, qualifiés ou non. Et telle Blanche Neige somptueusement endormie au milieu des mille nains du Lompaland, Magic Tim a juste rêvé qu’il se réveillait.

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