Johnny Depp, du côté d’Artaud

L’acteur fascine car il soumet son corps à la métamorphose, et défie le pourrissement pour le rendre regardable.

Johnny Depp est du côté d’Artaud pour qui «le corps est une multitude affolée». Si l’acteur ne semble pas vieillir ce n’est sûrement pas parce qu’il préserve son corps, mais au contraire parce qu’il le chahute, le déforme, le tire de ses mises à mal, inédit encore et encore. Il lui fait connaître qu’il est illimité, qu’il a des coutures sur le visage, la tignasse en bataille et des ciseaux en guise de main (Edward aux mains d’argent de Tim Burton), qu’il est ahuri, demeuré, les cheveux rebiqués en crête de coq (Arizona Dream de Kusturica), qu’il est un pirate qui tangue et se déhanche sans compter qu’il est peint (Pirates des Caraïbes), qu’il a des dents énormes, le rire violent, mécanique (Charlie et la chocolaterie), qu’il est cassé en deux ou trois, qu’il ne peut plus marcher, pisse et suinte, devient liquide, a le visage mangé de pustules, l’oeil blanc (il a dû s’amuser), les gencives boursouflées (Rochester). Et je ne parle pas de la voix qui change à chaque film (l’horrible voix de Willy Wonka !). Je ne serais pas étonnée de l’entendre un jour sortir sa voix de diable, sa voix de petite fille, ou même toutes ses voix mélangées. Artaud, toujours, n’est pas loin.

Récemment, lorsque j’ai dit mon goût pour cet acteur, il m’a été répondu avec une once de mépris qu’il est la coqueluche des adolescentes. Les adolescents ne s’y trompent pas en effet. Ce qui fouaille le corps de Johnny Depp, c’est la transformation, la métamorphose et le refus de choisir son camp. Il n’y a pas de régression que je sache à se méfier de la raideur, à haïr cette rigor mortis avant terme. Dans Ed Wood (de Tim Burton), Johnny Depp s’habille avec des vêtements de femme, revêt un gilet angora qui moule son buste, mais il n’est pas efféminé, c’est plus troublant et émouvant : il est alors viril, adorablement. Johnny Depp ne se travestit pas, il n’est pas un homme qui peut devenir une femme, j’ai parlé de gouffre pas de bac à sable. Le corps de l’acteur n’est pas sexué mais sexuel (Artaud, Artaud…), là est le dynamitage, la bombe, n’est-ce pas ?

Bien sûr, les Hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus se vend à des millions d’exemplaires, et il vaudrait sans doute mieux qu’au lieu de me hérisser j’acquiesce benoîtement lorsqu’on me dit que mon écriture est «si féminine». Mais je me hérisse, nom de Dieu, comme je me hérisse à la lecture de livres dégoûtants de féminité ou à celle de livres écrits par des hommes, je veux dire dont on sent le mâle parti pris, mettant en scène l’autre, la vraie femme, la muse, mais dont jamais on ne dira qu’ils sont des livres de «bonshommes». Lorsque l’écriture assigne à résidence, il y a vraiment de quoi désespérer.

Mais revenons à nos ludions, à notre ludion, car aujourd’hui je ne vois pas d’autre acteur qui avec cette grâce, cette légèreté, défie le pourrissement, nous le rend regardable, et, pire encore, se bat avec son épée de bois contre le néant qui aspire. On dit de lui qu’il a du sang indien. Je le crois sur parole ou plutôt sur les signes peinturlurés, inscrits sur son visage dans l’admirable Dead Man (de Jim Jarmusch) où il est aussi un revenant, William Blake et un gamin perdu. Si Johnny Depp est un Indien, on ne l’enfermera pas dans la réserve. Il ne se laisse pas attraper, il est un pantin qui se désarticule pour s’enfuir toujours, quitte à y laisser des os. Mais ses yeux brillent, à cela il n’y peut rien changer, ses yeux brillent dans le noir et nous avons mystérieusement moins peur. Johnny Depp est un acteur métaphysique.

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