Edito : Burton et les années Zanuck : de l’auteur à la marque ?

De gauche à droite : Stephen Sondheim, Steven Spielberg, Richard Zanuck et Tim Burton

Le décès de Richard D. Zanuck est l’occasion pour nous de nous interroger sur la place qu’a pu occuper ce producteur légendaire dans l’évolution de l’œuvre de Tim Burton. En effet, si Zanuck est particulièrement connu pour avoir permis à un jeune réalisateur, Steven Spielberg, d’exploser au yeux du cinéma mondial avec les Dents de la Mer, son influence dans le cinéma burtonien semble loin d’être négligeable. De la Planète des Singes à Dark Shadows, l’ensemble des six longs-métrage en live action de Burton de 2001 à 2012 ont ainsi été produits par Richard Zanuck qui a consacré au réalisateur la quasi-totalité de sa vie professionnelle de cette dernière décennie. Rien de surprenant dès lors à ce que dans son hommage funèbre Burton qualifie le producteur de « mentor, d’ami et de figure paternelle ». Comment, alors, ne pas penser que Zanuck ait pu avoir une influence majeure sur le travail de Tim Burton. Coïncidence ? Ces dix dernières années entamées par la réalisation de la Planète des Singes (2001) se caractérisent pour beaucoup par une rupture forte avec une « première période » de Burton qui se serait achevée avec Sleepy Hollow (1999). Comment comprendre cette évolution et doit-on la rattacher à la personne même de Zanuck ? La question peut, sinon trouver de réponse définitive, tout au moins être posée.

Grande caractéristique de cette période : la mise en place de Tim Burton comme une marque reconnue par le grand public. Non pas que ses films précédents n’aient pas connu le succès (pour rappel, dans le monde : Batman, 411 millions $ de recette, Sleepy Hollow, 206 millions $ de recette, ou même Beetlejuice, 75 millions $ de recette aux Etats-Unis !), mais ce succès était-il véritablement lié au nom même de Tim Burton ? Pour preuve les chiffres décevants d’un Ed Wood qui au box-office américain n’a rapporté que moins de 6 millions $. Il y avait certes dès les premiers films de Burton un noyau dur de fans qui s’était créé et qui identifiait le réalisateur. Mais le nom « Tim Burton » était-il identifié du grand public ? Rien n’est moins sûr. La Planète des Singes vient à ce titre changer la donne. En effet, le film est clairement identifié comme étant un remake de celui de 1968 par Tim Burton, perçu comme réalisateur à part entière. Les réalisations suivantes ne viennent pas démentir cette tendance : chaque nouveau film est attendu de pied ferme par une presse qui a désormais clairement et massivement vu en Tim Burton un réalisateur à part dans le système hollywoodien et mis en exergue une prétendue marginalité portée aux nues comme marque de fabrique. Est-ce là le succès de la recette et de l’identité burtonienne qui après une dizaine de longs-métrages a réussi à imprimer sa marque dans la lecture cinématographique du public ? Sans nul doute. Mais peut-être également celui d’une nouvelle stratégie de communication et de production.

A ce titre, il peut être intéressant d’isoler de la filmographie de Burton les six films produits par Zanuck et de tenter d’en percevoir les caractéristiques. Le changement constatable est double. Il s’agit bien d’un changement dans la perception du public de l’oeuvre burtonienne, nous l’avons souligné. Mais une constante semble également faire jour dans ces six films : la prise de conscience par Burton lui-même – et sans doute par les studios – de son statut d’auteur spécifique à l’univers thématique et visuel profondément cohérent. Certains diraient alors que cette prise de conscience marquerait la fin de la créativité et le début d’une auto-répétition vaine et narcissique, mais nous ne sommes pas dans cet article là pour prendre part à ce débat ! Il n’en reste pas moins que les schèmes burtoniens tendent à se dégager de manière forte dans son cinéma des années 2000, comme si une véritable conscience identitaire s’était forgée.

C’est justement cette prise de conscience qui vient faire du réalisateur une marque identifiable, au sens marketing du terme. Cette transformation du cinéaste en marque vient automatiquement renforcer la perception publique d’une identité qui serait propre au cinéma de Burton, ce qui, logiquement, aboutit à une exacerbation des symboles de marques dans l’oeuvre du réalisateur, le film Alice au pays des Merveilles en étant l’exemple le plus frappant. Un jeu de questions-réponses en quelque sorte, dans lequel auteurs et public se répondent mutuellement.

Notons que les années 2000, les années Zanuck, marquent par conséquent une rupture au niveau de l’accueil réservé aux films de Tim Burton, et ce de manière très sensible dès la Planète des Singes. Il faut ici distinguer deux types de spectateurs dont la réception des films se révèle sensiblement différente. D’une part les admirateurs « précoces » de Burton, l’ayant identifié comme auteur rapidement et le suivant comme réalisateur à part entière depuis plusieurs films, et de l’autre le grand public, dont la masse critique est la voix la plus remarquable.

Si la Planète des Singes est de manière globale accueillie froidement, les réactions à la sortie des films suivants sont intéressantes. Un clivage net semble souvent se créer entre le grand public et la critique, émerveillés par chaque nouveau film de la marque Burton et les amateurs les plus anciens qui se retrouvent souvent divisés par ces nouvelles réalisations. Le cas le plus marquent est à ce titre sans doute Big Fish qui, s’il reçut un accueil critique et public globalement excellent fit cependant débat de manière forte dans une communauté burtonophile qui était à la recherche de repères chez un auteur. Burton en crise identitaire ou au contraire Burton à son apogée ? Cas plus extrême encore, Alice au Pays des Merveilles, pour lequel le grand public a su identifier une marque Burton, le succès du film participant même à renforcer celle-ci. A l’inverse, le film est rejeté de manière violente par un grand nombre d’amateurs qui n’y voient, entre autre, qu’une vaine répétition de thèmes éculés tenant plus de l’imagerie marketing que de l’identité créatrice. Pour ceux-là, Burton se serait noyé dans son propre imaginaire en laissant celui-ci devenir une marque identifiée.

Zanuck pendant le tournage des Dents de la Mer de Steven Spielberg

Quid de Zanuck dans tout cela me diriez-vous ? Producteur, l’homme est avant tout homme de marché – ce qui n’est en rien dépréciatif, soulignons le. Il est reconnu comme étant pour partie, avec les Dents de la Mer, à l’origine d’une mutation dans l’approche marketing d’Hollywood. Combien de réalisateurs ont ainsi véritablement un statut de marque aux yeux du très grand public ? Deux sont certains : Steven Spielberg et Tim Burton (de manière différente, nous pourrions peut-être y adjoindre George Lucas et James Cameron, Christopher Nolan semblant être également sur le point d’accéder à ce statut). Le dénominateur commun entre nos deux candidats ? Un certain Zanuck. Un hasard ? Il nous est possible de nous le demander, et ce de manière d’autant plus forte que la marque Burton semble s’être véritablement imposée dans ce que l’on pourrait appeler les années Zanuck.

Il ne s’agit plus là de mettre en avant un cinéma d’auteur, au sens noble du terme, mais bel et bien d’imposer une image marketing avec son identité définie et ses repères. Burton était un auteur reconnu dans le monde du cinéma. Zanuck semble avoir contribué à en faire une marque identifiée, recopiée, citée. Qu’il en soit le seul moteur, cela semble fort peu possible, mais le fait qu’il y ait joué un rôle prépondérant mérite d’être interrogé. Toute la question étant néanmoins : derrière la marque qui existe incontestablement, l’auteur arrive-t-il à subsister ? A cela, nous vous laissons apporter votre réponse !

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2 Responses to Edito : Burton et les années Zanuck : de l’auteur à la marque ?

  1. NewScreenWriter dit :

    Formidable article !

  2. gordie dit :

    Très bien vu et rédigé, Laston ! Travail de pro !

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