Conférence de Presse de Tim Burton à Paris le 24 octobre : compte-rendu

Le 24 octobre dernier s’est déroulée la conférence de presse sur Frankenweenie, à l’hôtel Le Bristol de Paris. Le site avait été gracieusement invité à y assister, une charmante intention à laquelle nous ne pouvions faire faux bond. Le cadre était impressionnant (ce n’est pas tous les jours que l’on entre dans un palace !), mais Tim Burton s’est révélé une fois de plus pareil à lui-même : simple, ouvert et aimable. On ressent l’affection particulière qu’il porte à son nouveau bébé : voilà un projet qu’il a porté lui-même et qu’il avait à coeur de mener à terme. La conférence témoignait ainsi de la sincérité ressortant de son nouveau film.

Vous trouverez l’intégralité de ladite conférence retranscrite ci-dessous, ainsi que quelques photos et trois courtes vidéos prises sur le vif.

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Deux questions pour commencer. Est-ce que vous vous souvenez de votre premier dessin et de ce qu’il représentait ? Et, je sais que vous êtes fan des Cure, est-ce que vous ne pourriez pas envisager de faire tourner Robert Smith un jour ?

Je suis inspiré par beaucoup de musique et c’est vrai que j’aime beaucoup The Cure. Je n’ai jamais utilisé une de leur musique dans un de mes films, mais c’est une inspiration dans mon travail.

Concernant mon premier dessin, j’étais comme tous les gosses finalement. Avant même de parler, avant même de savoir faire quoi que ce soit d’autre, je dessinais, mais je ne me souviens pas précisément de mon premier dessin.

Manifestement, quand vous étiez enfant, vous avez vu beaucoup de films d’horreur, votre imaginaire est peuplé de monstres. Est-ce que vous vu d’autres films ? Est-ce que vous avez vu des dessins animés plus roses, par exemple les dessins animés Disney ?

C’est fascinant, car finalement les adultes oublient que dans chaque film de Walt Disney, il y a un aspect très noir, très sombre. Regardez Blanche-Neige, regardez la part noire, regardez la reine, regardez les méchantes. Pour que ce soit un bon film Disney, il faut qu’il y ait ce côté noir. Regardez la mère de Bambi qui meurt. Dans le Roi Lion, c’est la même chose. Et les adultes ont tendance à oublier ça.

Victor vit de fantastiques aventures dans le film. En tant qu’enfant, quels types d’aventure avez-vous connues ?

Ma grande aventure à moi, ma foi, c’était quelque chose de plus simple. J’ai basé ce film vraiment sur mes souvenirs, et ça vient vraiment de souvenirs que j’avais. Quand j’étais gosse, je voulais devenir soit un scientifique fou, soit jouer le rôle de Godzilla en costume. Mais ça, c’était mes désirs d’enfant. Je faisais des films « super 8 » déjà, et j’avais le projet d’être scientifique, j’avais aussi des projets artistiques, et, quelque part pour moi, c’était la même chose.

Quels souvenirs gardez-vous de Barret Oliver qui avait joué dans l’Histoire sans fin et D.A.R.Y.L., et qui jouait dans votre court-métrage original Frankenweenie ?

Je l’ai revu beaucoup plus tard. Il mesurait plus d’1m80, je l’ai à peine reconnu. C’était un moment particulier ce tournage, vraiment. J’étais un animateur et c’était la première fois que je devais diriger de vrais acteurs. Or c’est très difficile de trouver de bons jeunes acteurs pour un film. C’est un processus particulier, et, quand on est un jeune acteur qui a du succès, parfois la vie peut tourner mal et c’est difficile pour eux. J’ai été content en retrouvant Barret de découvrir que pour lui, ça allait.

Est-ce que l’école pour vous était un univers terrifiant ? Est-ce que vos professeurs étaient des monstres, comme ceux que vous dessinez aujourd’hui ?

Oui, effectivement, c’est vraiment basé sur des souvenirs. Et les enfants, comme les profs, sont vraiment des souvenirs très concrets de mon enfance. Comme ces profs qui étaient vraiment très impressionnants, tellement impressionnants qu’on ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Le prof dans ce film est une combinaison de deux ou trois profs que j’ai eus et qui sont, quand on a eu cette chance-là, le genre de profs qui vous ont donné la chance de vous inspirer, de vous communiquer quelque chose d’important. Je ne l’ai jamais oublié et j’en ai fait ce personnage.

J’ai deux questions. Avec ce film, est-ce que vous vouliez rendre hommage à tous ces films de la Hammer ? Mais aussi à votre propre filmographie ?

Oui, il y a clairement des citations, et les gens les voient dans ce film. Mais avant tout, ce film est pour moi un travail de mémoire personnelle. Certainement on peut y voir les films d’horreur d’Universal, de la Hammer, des films d’horreur Japonais de l’époque. Je regardais ces films-là. Mais je suis parti vraiment des personnes réelles que j’ai véritablement croisées. Et c’est la même chose quand il a fallu cherchez des lieux, des décors, la ville, l’école. Tout vient d’un souvenir.

Justement, par rapport aux décors, qu’avez-vous contre la banlieue américaine ?

En fait, la banlieue, je viens de là. Et les gens pensent que je me venge et que je déteste la banlieue. Quand j’ai commencé à faire des films, j’ai effectivement eu cette petite vengeance. En tant qu’enfant, j’ai eu du mal à exister à Burbank, j’avais du mal à y vivre, à être une personne. Mais aujourd’hui, je considère que cela fait tout simplement parti de moi. Jamais plus je n’habiterai à Burbank, c’est complètement derrière moi, mais je dois me mettre à l’évidence que cela fait parti de ma construction personnelle.

Quels qualificatifs attribueriez-vous à votre enfance ? Etait-elle triste ? Inventive ? Révoltée ? Ou interminable ?

Je crois que, comme tous les enfants, j’étais un petit peu tout ça, et je passais par tous ces sentiments-là, les uns après les autres. Je ne crois pas qu’il y ait des enfants heureux de façon permanente, on passe tous par des moments difficiles. Et par ces moment difficiles, on réagit en étant plus créatif, on expérimente plus. Je n’étais pas un enfant rebelle, ou alors si je l’étais, je l’étais en secret. Peut-être que c’était mon amour des films d’horreur qui faisait ma différence et ma rébellion.

Dans Frankenweenie, il y a beaucoup d’allusion aux chauves-souris, et forcément on pense à Batman. Est-ce que la référence est voulue ? Est-ce que le personnage vous manque ?

Non, je ne regrette pas ce personnage. J’ai beaucoup aimé tourner Batman, car c’est un personnage que j’aime beaucoup. Mais quand on aborde ce genre de film, comme les films de Dracula, forcément il y a des chauves-souris, on y pense toujours, c’est quelque chose qui lui est associé. Frankenweenie est un film qui se passe en banlieue, dans une banlieue plutôt éclairée, plutôt ensoleillée. La chauve-souris, c’est le symbole du rêve, de ce qui est impossible, de ce qui est plus noir, et c’est venu comme ça.

Vous avez commencé comme animateur chez Disney mais vous ne faites que de l’animation en stop-motion. Est-ce que vous envisagez de revenir un jour vers l’animation traditionnelle ou un autre style ?

En fait, chez Disney, je n’étais pas un très bon animateur, en tout cas pas dans le style Disney qui prédominait à l’époque. Et c’est pour ça qu’ils m’ont empêché, qu’ils m’ont arrêté tout de suite et que je n’ai plus été animateur pour eux. En vérité, ma véritable influence, c’étaient les films dont les effets spéciaux étaient réalisés par Ray Harryhausen, ou encore King Kong. Et ce sont ces films-là, qui sont faits en stop-motion, image par image, qui ont été les plus excitants pour mon imaginaire. Les films Disney, pour moi, c’était autre chose.

Je voudrai revenir sur Vincent Price, et savoir quelle influence il a eu sur vous, sur votre carrière. Et surtout savoir si vous vous souvenez de la première rencontre physique que vous avez eue avec lui et comment ça s’est passé.

Quand j’avais 10-12 ans, ses films étaient très importants à l’époque en Amérique, surtout ceux qu’avait réalisés Corman. Price jouait tout le temps des personnages fous, surexcités, mélodramatiques, très sentimentaux. Et je m’identifiais complètement. C’est pourquoi j’ai écrit mon court-métrage Vincent et le lui ai envoyé. Il m’a alors répondu. Cette lettre était splendide, je me suis senti compris par lui. Et quand je l’ai rencontré, le rêve se réalisait, mais je me rendais compte aussi qu’un tel acteur, dans la vie, était vraiment quelqu’un d’hors du commun.

J’ai aussi eu la chance de croiser d’autres personnes que j’admirais et de les rencontrer en vrai. Comme Ray Harrysausen, dont on parlait tout à l’heure, ou Christopher Lee. Ce sont des gens qui au départ m’ont beaucoup inspiré. Et tous, en les rencontrant, je me suis rendu compte qu’ils étaient des gens intéressants, curieux de tout et qu’ils étaient prêts à donner des choses, à transmettre. Et cela a été une véritable motivation pour moi.

Une première question, pragmatique. Vous avez tourné deux films en même temps, un live et un stop-motion, qui a pris plus de temps de tournage. Est-ce qu’il était difficile de superviser un tournage à distance ? Et, ensuite, vous avez placé un caméo de Christopher Lee en live dans un film en stop-motion. Est-ce que vous vouliez dire quelque chose de spécial, ou était-ce juste une façon d’avoir Christopher Lee dans le film ?

Christopher Lee est pour moi quelqu’un qui, dans ses rôles, est très réaliste. Beaucoup pense que c’est complètement fou ce qu’il a fait ou inventé. Mais pour moi c’est une sorte de réalité. Et cette réalité, cela m’amusait de la mettre à l’intérieur d’un film effectivement avec des marionnettes. Mais j’ai trouvé que cela avait un sens.

Concernant la difficulté éventuelle de mener ces deux projets en même temps, c’était au contraire assez facile. Parce qu’un film d’animation, c’est tellement lent à faire. Certains plans, il fallait plus d’une semaine pour les réaliser. Et c’était donc plutôt un divertissement pour moi, de retourner à ce projet-là. C’était agréable de passer de l’un à l’autre. Et, comme je l’ai dit tout à l’heure à un journaliste, on tournait ce film dans l’est de Londres, et le temps qu’il nous a fallu pour réaliser Frankenweenie, et bien c’est le temps qui a été nécessaire pour construire un stade olympique.

Le court-métrage Frankenweenie est connu pour avoir été des raisons pour lesquelles vous êtes parti de chez Disney à l’origine.

En fait, j’ai été viré.

Est-ce que c’était une sorte de revanche de les voir revenir vers vous, de pouvoir leur imposer de faire le long ? Et est-ce que le fait de passer du court en live à un long en animation était une façon de rendre l’histoire plus accessible ?

Concernant les deux versions, j’ai l’impression d’avoir réalisé une version plus pure, plus sincère. J’avais commencé, avant mon court-métrage, à réaliser des dessins préparatifs. Et ces dessins de l’époque, je les avais toujours en tête. Et de faire un film d’animation, aujourd’hui, en 3D, c’était en fait plus logique, une façon vraiment plus pure de réaliser ce projet. Il y a aussi le fait qu’on utilise le thème de Frankenstein, dont le principe est de donner la vie à des objets inanimés. Or, voilà exactement ce que l’on fait en animation image par image, on donne la vie à des personnages inanimés. Et donc les deux expériences, les deux films sont pour moi extrêmement différents dans leur approche.

Concernant votre question sur Disney, si on compare le Studio à l’époque et aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même société. A l’époque, c’était la pire période pour le cinéma d’animation, et d’ailleurs pas seulement chez Disney. Aujourd’hui, tout arrive, tout a changé, et au contraire l’animation a complètement repris du sang neuf.

Dans Frankenweenie, les parents de Victor lui avouent qu’il arrive, parfois, que les adultes ne savent pas trop ce qu’ils disent. Est-ce que vous pouvez nous parler de cela ?

Il y a une dynamique des choses qui m’inquiète, fondamentalement, c’est que les adultes oublient ce qu’est l’enfance. Comme je disais tout à l’heure, les adultes oublient que les contes pour enfants sont profondément noirs, profondément effrayant, c’est même leur fonction. Et c’est intéressant de voir comment les adultes finissent par oublier cela, et se déconnecter de cela. C’est le sens de la réplique du film que vous citez.

En général, vous avez beaucoup d’amour pour les personnes qui sont des freaks. Et Edgar E. Gore correspond un peu à ça, et pourtant Victor est souvent très dur avec lui, surtout au début. J’ai été surpris par cette réaction.

Voyez-vous, quand j’ai construit ce personnage, comme pour tous les autres, je me suis basé sur mes souvenirs. Et quand j’étais gosse, moi, j’aimais les films d’horreur. Du coup, les autres gosses me traitaient de taré. Pour eux, j’étais bizarre, je n’étais pas comme les autres alors que je me sentais, dans ma tête, plutôt normal. Mais autour de moi, je trouvais que certains de mes petits camarades étaient, eux, bien bizarres. Je me suis basé sur ces souvenirs-là, mes souvenirs d’école : la fille étrange, le gamin aux comportements bizarres. Et puis, parmi les enfants, il y a des rivalités, des petits jeux politiques, des petites batailles. Dans tout ce petit monde de l’enfance, il y a de la cruauté entre enfants. Et c’est de cela dont j’ai voulu traiter.

Est-ce que le fait de vous replonger dans Frankenweenie vous a donné une nouvelle inspiration ? Vous avez parlé de Vincent, est-ce qu’on aura droit un jour à une version longue en live ou en stop-motion ?

Avec le temps et avec l’âge, ces souvenirs s’éloignent, et les événements de l’enfance s’éloignent. Et j’avais envie de décrypter ces vieux rêves. Et plus c’est loin dans le temps, plus, en quelque sorte, on revisite son inconscient. Et ce voyage-là, dans mon inconscient, m’a donné beaucoup d’inspiration.

Concernant Vincent, c’est un film de 5 minutes, fait il y a vraiment très longtemps. Et non, je ne pense pas retourner dans cette direction.

Comment fonctionne votre travail d’écriture ? Etes-vous discipliné, avez-vous des heures ? Ecoutez-vous de la musique ?

Non, je n’ai aucune discipline. Juste, j’essaye de me trouver, de me donner du temps. Car quand on a une famille et des responsabilités d’adulte, c’est très difficile. J’essaye de me donner du temps pour ne rien faire. Avec la technologie d’aujourd’hui, avec internet… j’essaye de passer le moins de temps possible sur internet, car je trouve que c’est très chronophage. J’aime regarder le paysage par la fenêtre, être dans le silence. Sinon on se laisse bombarder par les choses. Je cherche à avoir du temps seul, du temps intime. Et peut-être cela pourrait donner l’impression que je ne fais rien, mais en fait ça m’inspire.

Et je ne « tweete » pas, pas du tout.

Est-ce que vous rêvez en noir et blanc ? Ou en couleurs ?

Je suis comme un chien, surtout en noir et blanc.

Frankenweenie est clairement un hommage aux vieux films, et au cinéma en général. Il y a un grand débat en ce moment dans l’industrie du cinéma : est-ce qu’on se jette dans le numérique, est-ce qu’on oublie ce qu’a été l’analogique et le 35 mm ? Est-ce que finalement, le film et les techniques que vous mélangez et combinez, n’est-ce pas un moyen de donner votre avis sur la question, en faisant fonctionner ensemble ces deux conceptions ?

Oui, cette technique d’animation, image par image, elle revient à l’origine même du cinéma. Tout est fait à la main, tout est vraiment manipulé par des artisans. On éclaire le film à l’ancienne, on fabrique le film en 24 images par seconde. Je viens de Los Angeles, où le cinéma est un commerce. Mais quand on fait un film image par image, on fait vraiment un geste d’amour envers le cinéma. Quelque soit la technique qu’on utilise, c’est cela qui est important, revenir à l’amour du cinéma, et c’est comme ça que l’on doit et que l’on peut faire des films.

Les vidéos :

Compte-rendu, photos et vidéos par Emilie.

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