Danny Elfman

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Résumer la carrière de Danny Elfman en quelques pages relève du défi tant celle-ci est d’un éclectisme inédit. Chanteur, parolier, acteur à ses heures perdues, aspirant réalisateur mais surtout compositeur, Elfman multiplie sans cesse les projets, les créations dans des domaines distincts.
Souvent coupable de déclarations provocatrices et de sautes d’humeur intempestives, le rouquin du Texas, n’a pas la langue dans sa poche et dit “non” même quand tout le monde dit “oui”. “

J’ai préféré me fâcher avec Tim Burton plutôt que de composer la partition de Ed Wood “à la manière de” “, confie-t-il à Dreams Magazine1. C’est que le sieur Elfman a de l’ego et ne laisse pas marcher sur les pieds. “Je suis prêt à me battre pour mes notes!“((Le Mad, supplément hebdomadaire du journal Le Soir, 1er août 2001)) dit-il souvent.
Pour mieux connaître ce compositeur hors du commun, nous allons parcourir sa carrière, années après années, de ses débuts avec the Mystic Knights of Oingo Boingo à ses partitions les plus récentes…

1. Une jeunesse sans histoire

Né le 29 mai 1953, à Amarillo (Texas), d’un père pilote à la Air Force et d’une mère auteur de livres pour enfants, le jeune Danny grandit à Los Angeles sans jamais vraiment prendre conscience de ses talents musicaux (il n’a jamais suivi aucun cours de solfège).

Il est surtout attentif aux productions cinématographiques car il s’imagine volontiers cinéaste ou monteur. Cependant, la musique est un de ses centres d’intérêts, surtout celle du célèbre compositeur Bernard Herrmann souvent associé à Hitchcock (les mythiques partitions de “Psychose” et de “Sueurs Froides”) mais également auteur de musiques de films de science-fiction tels que “Le jour où la terre s’arrêta”, “Voyage au centre de la terre” ou encore “Fahrenheit 451” de Truffaut ; Elfman se passionne aussi pour les compositions de Nino Rota, célèbre collaborateur de Fellini, qu’on ne présente plus.

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C’est lors d’un séjour à Paris que le destin de Danny, alors âgé d’une vingtaine d’années, va se décider : il décide de fonder avec son frère Richard une troupe théâtrale et musicale, The Mystic Knights of the Oingo Boingo. Richard s’occupera de la mise en scène et Danny de l’arrangement musical. C’est le début d’une longue histoire, celle d’un des groupes rock le plus original des années 80/90.

2. The Forbidden Zone et Oingo Boingo

The Mystic Knights of the Oingo Boingo deviendra très vite “Oingo Boingo”. En fait, la seule trace qu’il reste des “Mystic” est la b.o. réalisé par le groupe pour le film de Richard Elfman, The Forbidden Zone en 1980.

Film totalement déjanté, réalisé avec des bouts de ficelles par tout le clan Elfman, l’histoire raconte l’emménagement d’une famille dans une maison cachabt une porte ouverte à une autre dimension…

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Pour ce festival visuel improbable, Elfman compose une bande originale inclassable, un véritable O.M.N.I. (objet musical non identifié). Très ancrée dans la musique de l’époque (synthés à gogo, avec de nombreuses expérimentations), l’album est tout de même ponctué de reprises de classiques plus anciens. Les chants sont souvent portés sur le comique et les mélodies soulignent le trait satirique du film également. Mais ce qui impressionne surtout, c’est le sens du rythme de Elfman : des variations étonnantes et incongrues mais s’enchaînant sans aucune difficulté, rendant l’ensemble d’une fluidité irréprochable.

Véritablement, on n’insistera jamais assez sur l’éclectisme de cette création musicale, prouvant très tôt donc le talent de Elfman (et notamment le magnifique Love Theme, inspiré par Satie que toutes les oreilles se devraient d’entendre).

Après cette aventure, le groupe se rebaptise Oingo Boingo et est désormais composé de :

  • Danny Elfman (Chant, Guitare rythmique, Composition, Textes);
  • Steve Bartek (Guitare) qui suivra Elfman dans sa carrière pour le grand écran, s’occupant surtout de l’orchestration, une sorte garde-fou en fait ;
  • Richard Gibbs (Claviers, Trombone);
  • Kerry Hatch (Basse, Chant);
  • Johnny (Vatos) Hernandez (Batterie, Percussions);
  • Sam (Sluggo) Phipps (Saxophones- ténor);
  • Leon Schneiderman (Saxophones- baryton) ;
  • et enfin Dale Turner (Trompette).

La formation changera de temps à autre de musiciens mais la colonne vertébrale du groupe ne se modifiera pas.

Le style de Oingo Boingo, notamment par la présence d’une session de cuivres, est particulier, on peut le deviner et difficile à définir. Dire qu’il s’agit de rock est vrai mais sans doute trop réducteur.

Il y a d’abord le chant de Elfman.

S’il peut être très classique, il est souvent totalement débridé et même vociférant par endroit. Cela est dû en partie également aux compositions qui alternent, elles aussi, le prévisible et l’improbable.

Des ballades rassurantes (Mary, Can’t See, Is this ?) et mélodies à l’efficacité implacable (Cinderella Undercover, Dead’s Man Party, No one lives forever, Weird Science, Run away, We close our eyes) aux morceaux au rythme endiablé et variations imprévisibles (Little Girls, Nasty Habits, What you see, Only Lad2 ), en passant par de sombres complaintes (l’extraordinaire Insanity, War again, Insects) ou par les parodies de styles divers (Ain’t this the life ?, Fill the void, Try to believe), tout y passe avec une décontraction étonnante. On accumule les genres mais ça reste toujours du Oingo Boingo.

Les paroles, enfin, sont un des grands points forts du groupe. Alliant le macabre et la dérision, les textes de Elfman sont des dénonciations parfois dérangeantes (Little Girls est une parodie de la pédophilie) souvent à connotations politiques (Perfect System, Only a lad, Capitalism) ou parfois simplement de purs bijoux de cynisme (Nasty Habits, Fill the void, Wild sex). Aucune chanson ne laisse indifférent et nous laisse parfois dans un état dubitatif : “il était ironique, là ou pas ?”. Je vous invite chaudement à cliquer sur le lien donnant accès à l’ensemble des paroles du groupe, vous ne le regretterez pas !

D’un point de vue plus pratique, il est encore possible de trouver les albums dans les bacs mais ils sont de plus en plus rare (l’achat via Internet résout le problème).

Car même aux Etats-Unis, là où le groupe avait le plus de renom, les ventes n’ont jamais réellement décollées. En revanche, les mp3 foisonnent et rien ne vous empêche de découvrir le groupe par ce biais (mais je ne cautionne pas ce genre de pratiques !).

3. La rencontre avec Tim Burton et Peewee’s Big Adventure

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“Avant de travailler pour le cinéma, j’allais les voir dans les clubs. J’ai toujours aimé leur musique. De tous les groupes que j’allais voir Elfman sur scène, avec beaucoup de cheveux ! – des groupes punk essentiellement -, c’est eux qui semblaient composer la musique la plus narrative et la plus cinétique”.3

C’est ainsi que Tim Burton résume l’aube de sa collaboration avec Elfman.

En 1984, alors en préparation pour son premier long-métrage Pee-Wee’s Big Adventure, Burton, soutenu par Paul Reubens (qui incarne Pee Wee et qui connaissait le travail des Mystic Knights), propose au leader du groupe de composer une partition orchestrale pour son film.

Curieux, Elfman accepte tout en étant certain qu’il allait gâcher le film avec sa musique !4, se rappelle Burton.

C’est dire à quel point l’idée de confier entièrement la musique à Elfman ne fit pas l’unanimité. D’ailleurs, Prince eu tout de même son mot à dire et composa le thème romantique. Mais sa participation fut très restreinte et son travail heureusement de bonne facture.

Le score de Elfman a été qualifié de “pop symphonique” à nombreuses reprises. Ce à quoi le compositeur rajoute : ” Oui mais de la bonne ” !5. Cette définition est très juste . A la fois mélange de mélodies simples et accrocheuses et d’une orchestration impressionnante soulignant le profond travail effectué au niveau de l’architecture générale : tout se tient admirablement et les thèmes, très nombreux, se croisent et recroisent avec une facilité déconcertante.

Pour mieux comprendre et percevoir cet effort je vous conseille vivement l’écoute du morceau Descent Into Mystery, qui à lui seul résume tout l’album et son ambiance gothique.
Bref, une partition lisible à la première écoute mais qui ne cesse de dévoiler ses secrets au fil du temps.

Quant au thème principal, il fait désormais partie de l’histoire de la musique de films. Parfait en tout point (et je n’utilise pas ce terme fréquemment), il exprime presque entièrement toutes les nuances psychologiques du personnage de Bruce Wayne.

Au sujet de son élaboration, Elfman tient ces propos lumineux : “J’aime bien raconter cette anecdote du tournage de Batman. J’avais été invité sur le plateau que Tim avait fait construire pour Gotham City et lorsque j’y suis entré, j’y ai perçu comme un poids et eu envie de m’en échapper. Je me suis assis et j’ai imaginé un motif pour le poids (le premier), un autre pour l’échappatoire (le second). Le Batman Theme était donc là dans ma tête, des semaines avant que je ne couche sur le papier la première note. ”6

On ne peut mieux résumer ces 2 minutes 48 mythiques.

Un tel succès, que dire, un tel phénomène, ne put qu’envenimer les jalousies et les calomnies envers le Texan. La rumeur courut qu’en fait, c’était Shirley Walker (la chef d’orchestre) et Bartek qui avaient composé la partition. La ressemblance du thème du super-héros avec la musique Voyage au centre de la Terre de Herrmann fera aussi beaucoup jaser.

Déjà en 1990 dans la revue Soundtrack, Elfman précise : ” Je pense que ça va prendre 10 ou 20 ans avant de gagner le respect de certains membres de cette communauté. Si j’y arrive. ” ((Soundtrack, Septembre 1990, Vol.9))
Aujourd’hui, si Elfman est respecté, il n’est pas accepté pour autant. Il combat encore inlassablement les injustices qui semblent émailler le milieu…

A partir de Batman, Elfman s’investit beaucoup plus dans la musique de film et multiplient les partitions (sans doute pour prouver aussi ses qualités et faire taire les ragots).

Il s’intéresse notamment à un médium qu’il utilisera souvent : la télévision. Il compose pour elle une nouvelle version du thème de Beetlejuice désormais convertit en un dessin animé, produit par Burton. La série Tales from the crypt pourra elle aussi se targuer d’être mise en musique par le compositeur qui semble se spécialiser dans les musiques sombres et morbides.

Et c’est sans doute pour éviter d’être étiqueté trop vite qu’il accepte d’écrire la musique d’un nouveau dessin animé, créée par Matt Groening et qui fera parler de lui; il s’agit bien sûr des Simpsons. Un autre succès monstre à l’actif du désormais très productif blanc-bec !

Bientôt : 6. de Edward à la rupture…

  1. source : dreamstodreams.com []
  2. A noter que ces chansons peuplent le premier album “Only A Lad” []
  3. “Tim Burton par Tim Burton” par Mark Salisbury, p.54, Le Cinéphage, 1999 []
  4. Extrait du commentaire audio du dvd Pee Wee’s Big Adventure en zone 1.))
    Pour ce petit bijou d’inventivité et d’humour, Elfman compose une partition très proche des musiques de Rota : mélange de musiques de cirque et de mélancolie, avec prédominance des cordes et des cuivres.

    Pastiche frôlant parfois le mimétisme, la musique du film remporte un succès inespéré outre-Atlantique, tout comme le film. Le “Breakfast machine” devient très vite un classique que l’on chantonne encore aux Etats-Unis.

    Cette réussite flatte Elfman et il se voit désormais bien entamer une carrière de compositeur à Hollywood. Mais il décide ne pas brusquer les choses et de ne pas accepter n’importe quelle offre. Ainsi, il est décidé à continuer l’aventure Oingo Boingo qui lui plait et fait office d’excellente école d’apprentissage.
    En 1985, Burton le rappelle pour écrire la musique d’un court-métrage réalisé dans le cadre de l’émission télévisé “Alfred Hitchcock Presents”.

    Si la musique de l’épisode (intitulé The Jar) ne reste pas dans les annales de leur collaboration, cette dernière s’étoffe et se transforme en amitié. Les deux compères se comprennent parfaitement, sans devoir parler ; un simple regard ou geste suffit. Voilà, en fait, l’unique manière de décrire la relation qui lie Burton et Elfman. Une osmose artistique.

    4. Beetlejuice : une surprise

    Si ce n’est la suite de Pee Wee, Pee Wee’s Playhouse et Wisdom de Emilio Estevez, Elfman reste peu actif dans le monde de la musique de film donc.

    Ce n’est qu’en 1988 qu’il rencontre à nouveau le succès avec Beetlejuice de son ami Burton. Un succès encore plus grand car il touchera les États-Unis mais aussi l’Europe. Film tout à fait à part dans l’histoire de cinéma, cette histoire d’un couple de fantômes qui font appel à un bio-exorciste reste encore aujourd’hui gravé dans les mémoires et notamment grâce à sa musique, indissociable des images.

    C’est surtout le générique qui va marquer durablement les esprits. Accompagné de la rythmique obsédante du piano et des trombones ainsi que de violons virevoltants, le thème est un savant mélange d’humour et d’horreur. D’une virtuosité épatante, c’est ce thème qui va attirer l’attention sur ce ” jeune rocker perdu dans le monde du cinéma “.
    Le reste de l’album est d’une limpidité exemplaire et peut être facilement apprécier sans les images. Avec son style particulier fait des chœurs, des cuivres graves et des rythmes endiablés (encore merci à l’école Oingo Boingo !), l’album, très sombre en fin de compte, est une belle collection de moments de bravoures, multipliant les thèmes et les références. Un score très riche et qui dépasse même les essais de John Williams (Les sorcières d’Eastweak) et de Jerry Goldsmith (Gremlins) dans le genre.

    Tout le monde s’interroge dès lors : ” Comment est-il possible de composer une musique aussi dense et personnelle sans aucune formation musicale ? ” C’est le début des hostilités. Car le milieu de la musique de film a ses monopoles et ses accords tacites.

    La préférence allant généralement au même John Williams ou James Horner, se faire un place dans le milieu relève du véritable défi.
    Cependant, le nouveau venu ne fait pas encore véritablement parler de lui (au fond, Beetlejuice est sans doute un accident !). C’est lorsque Burton est annoncé pour la réalisation de Batman que les colères montent : ” Va-t-on confier à un incompétent la musique d’un des films les plus attendus de ces dernières années, la musique d’un super-héros qui plus est ?! “.

    5. Batman : une consécration difficile

    ” A l’origine, Guber et Peters (les producteurs de Batman) avaient en tête de confier le thème romantique à Michael Jackson, le thème du Joker à Batman, et de laisser le loisir à Danny de tout lier. C’est le genre de truc qui peut fonctionner avec Top Gun mais pas avec mon film” ((“Tim Burton par Tim Burton” par Mark Salisbury, p.97, Le Cinéphage, 1999 []

  5. Source : Dreamstodreams.com []
  6. Source : Dreamstodreams.com []